
Les chaussures s’entassent devant les mosquées, les résidences religieuses et les concessions qui accueillent les pèlerins. Dans les rues de la ville sainte, une scène revient comme un refrain à chaque Grand Magal : des milliers de fidèles marchent uniquement en chaussettes. Blanches, noires, épaisses, antidérapantes ou imperméables, elles sont devenues bien plus qu’un simple accessoire. Elles racontent une manière de vivre le Magal, mais aussi une économie qui ne cesse de grandir.
Il est un peu plus de 17 heures passée. Sur la route qui quitte la grande mosquée de Touba pour aller vers Djanatoul Mahwa, les stigmates des dernières plus sont toujours visibles. Cette rue bien fréquenté par les milliers de pèlerins qui sont venus répondre à l’appel de Cheikhoul Khadim est encore humides. Pourtant, le flot des pèlerins ne ralentit pas. Certains portent leurs chaussures à la main. D’autres les ont rangées dans un sac plastique. Tous avancent, les pieds protégés par des chaussettes.
Venu de Kolda, Mamadou Kandé explique : «pendant mon premier Magal, je marchais avec des sandales. Je passais mon temps à les enlever, les remettre, les chercher après les prières. Depuis trois ans, je viens avec plusieurs paires de chaussettes. C’est beaucoup plus simple. Mes pieds souffrent moins, et mon esprit est plus libre pour me consacrer au recueillement. »
Même son de cloche chez cette mère de famille qui vient de la capitale. Selon elle « avec les pluies, les enfants mouillent vite leurs pieds. On change de chaussettes plusieurs fois dans la journée. C’est devenu indispensable» c’est pour cela qu’elle a acheté plusieurs paires de chaussettes pour ses enfants.
Le Magal est d’abord un rendez-vous spirituel. Mais il est aussi une longue marche entre les lieux saints, les concessions et les espaces d’accueil. Dans cette ville où les fidèles enlèvent régulièrement leurs chaussures avant d’entrer dans les maisons ou les lieux de prière, les chaussettes apportent confort et praticité.
Cette année encore, les pluies accompagnent les préparatifs du Magal. Par endroits, les flaques d’eau obligent les pèlerins à modifier leur itinéraire. D’autres traversent les rues inondées chaussures à la main.
« Quand il pleut, les chaussures restent mouillées pendant des heures. Avec plusieurs paires de chaussettes, on s’adapte beaucoup mieux », raconte un jeune étudiant venu l’univeriste2 Gaston Berger de Saint-Louis.
À quelques mètres de la Grande Mosquée, les vendeurs ont bien compris cette évolution. Sur son étal soigneusement aligné, Moussa, commerçant depuis une quinzaine d’années, ne cesse de servir des clients.
Les modèles se succèdent : coton, sport, semelles renforcées, antidérapantes, épaisses ou plus fines. « Le Magal représente la meilleure période de l’année. En une journée, je peux vendre plus de 300 paires. Certains pèlerins achètent cinq ou six paires d’un coup. Ils savent qu’avec les pluies, il faudra souvent en changer. »
« Avant, les gens achetaient une seule paire. Aujourd’hui, ils recherchent la qualité. Ils veulent des chaussettes qui sèchent vite, qui ne glissent pas et qui résistent aux longues marches. Les habitudes ont changé. »
Dans les marchés de Touba, chaque commerçant semble avoir trouvé sa stratégie. Les plus modestes proposent des modèles accessibles à tous. D’autres misent sur des produits plus résistants ou vendus par lots.
Pour Aïssatou, commerçante venue de la ville voisine de Mbacké, le Magal représente une véritable bouffée d’oxygène.
« Ce que je gagne pendant ces quelques jours me permet souvent de faire vivre ma famille pendant plusieurs mois. Quand les pèlerins achètent, c’est toute une chaîne qui travaille : les grossistes, les transporteurs, les détaillants… »
Au détour d’une rue, un vieux pèlerin, Madou Jaardhiou il se nomme. Le Gambien s’arrête quelques instants. Il regarde la foule avant de souffler cette phrase qui résume peut-être le mieux l’esprit du Magal. « Ici, personne ne regarde la marque de tes chaussures. Ce qui compte, c’est ton intention. Les chaussettes nous rappellent que nous sommes tous égaux devant Dieu. »
Les pieds parfois humides, souvent fatigués, mais le cœur tourné vers Khadimou Rassoul. Dans le silence des pas étouffés par les chaussettes, Touba continue d’écrire l’une de ses plus belles images : celle d’une foi qui avance, simplement, au rythme des pèlerins.



