
Repenser le vivant : vers une écologie africaine enracinée et holistique Par Alexandre Guibert Lette
Les crises environnementales contemporaines interrogent profondément les cadres conceptuels à partir desquels les sociétés humaines pensent leur rapport à la nature. Le changement climatique, l’érosion de la biodiversité et la dégradation des écosystèmes révèlent les limites d’approches environnementales largement fondées sur une séparation entre l’humain et son environnement. Cette dissociation, caractéristique de la modernité occidentale, a contribué à réduire le vivant à une ressource exploitable, mesurable et gouvernable par des instruments techniques.
Dans de nombreuses sociétés africaines, et particulièrement au Sénégal, cette rupture n’a jamais constitué un principe structurant de la pensée sociale. Le vivant y est traditionnellement appréhendé comme un ensemble de relations interdépendantes, où humains, animaux, végétaux, sols, eaux et forces invisibles participent d’un même ordre.
Cet article propose d’analyser les fondements de cette conception holistique du vivant à partir des savoirs endogènes sénégalais, afin de montrer en quoi ils constituent une ressource intellectuelle pertinente pour penser une écologie enracinée, socialement située et écologiquement efficace.
Les limites des approches fragmentaires du vivant
La pensée moderne occidentale s’est construite sur une distinction nette entre nature et culture, entre sujet humain et monde non humain. Cette séparation, héritée de la rationalité cartésienne, a profondément structuré la manière dont les sociétés industrielles ont appréhendé le vivant. La nature y est généralement conçue comme un domaine extérieur à la société, un espace d’objets et de ressources pouvant être observés, classés et exploités par un sujet humain considéré comme autonome. Cette manière de penser a largement influencé les politiques environnementales contemporaines, qui tendent à traiter les enjeux écologiques comme des problèmes sectoriels — gestion des ressources naturelles, conservation de la biodiversité ou lutte contre la pollution — plutôt que comme des dynamiques relationnelles impliquant l’ensemble des systèmes sociaux et écologiques.
Anthropologue français et professeur émérite au Collège de France, Philippe Descola est l’une des figures majeures de l’anthropologie contemporaine des relations entre humains et non-humains. Ses travaux, nourris notamment par des enquêtes de terrain auprès des Achuar d’Amazonie, interrogent les catégories fondamentales à travers lesquelles les sociétés occidentales pensent la nature. Dans son ouvrage Par-delà nature et culture (2005), il montre que l’ontologie naturaliste dominante en Occident, qui considère la nature comme extérieure à la société, n’est ni universelle ni neutre. Elle constitue au contraire une manière particulière d’organiser le monde parmi d’autres cosmologies existantes. Dans de nombreuses sociétés, les relations entre humains, animaux, plantes et territoires reposent sur des continuités et des formes d’interdépendance qui rendent impossible une séparation aussi tranchée entre culture et nature.
Dans un registre complémentaire, le sociologue et philosophe des sciences Bruno Latour a profondément renouvelé la manière de penser les relations entre société, science et nature. À travers ses travaux sur les sciences et les techniques, il montre que la modernité repose sur une distinction théorique entre nature et société qui ne correspond pas à la réalité des pratiques contemporaines. Dans son ouvrage Nous n’avons jamais été modernes (1991), Latour soutient que les sociétés modernes produisent en permanence des entités hybrides mêlant humains, objets techniques et processus naturels qu’il appelle des « hybrides ». Pourtant, les institutions scientifiques et politiques continuent de maintenir la fiction d’une séparation entre le monde social et le monde naturel.
Cette contradiction rend difficile la compréhension des crises écologiques contemporaines. Le changement climatique, l’érosion de la biodiversité ou les transformations des systèmes agricoles ne peuvent être analysés uniquement comme des phénomènes naturels ni comme de simples faits sociaux : ils résultent d’interactions complexes entre infrastructures techniques, décisions politiques, activités économiques et dynamiques écologiques. En persistant à analyser ces phénomènes à partir de catégories séparées, les approches fragmentaires du vivant peinent à saisir la profondeur des interdépendances qui structurent les systèmes socio-écologiques.
Le vivant comme relation : apports des savoirs écologiques traditionnels
Les savoirs écologiques traditionnels reposent sur une conception relationnelle du vivant. Les éléments naturels ne sont pas envisagés uniquement à travers leur utilité économique, mais comme des entités inscrites dans des systèmes de significations, de normes sociales et de pratiques symboliques.
La revue de Ndidzulafhi I. Sinthumule (2023) sur le Traditional Ecological Knowledge and biodiversity conservation met en évidence le rôle central de ces savoirs dans la protection de la biodiversité. L’auteur montre que les communautés locales développent, sur le long terme, des pratiques de gestion durable fondées sur l’observation fine des écosystèmes, la transmission intergénérationnelle des connaissances et la régulation sociale des usages.
Dans le contexte sénégalais, cette conception relationnelle implique une responsabilité humaine vis-à-vis du vivant. Le sol, l’arbre, l’animal ou le cours d’eau ne sont pas des objets inertes, mais des composantes d’un système dont dépend la survie collective. Le vivant n’est pas extérieur à la société ; il en est une dimension constitutive.
Les travaux anthropologiques de Monique Gessain, notamment ceux consacrés aux Bassari du Sénégal, illustrent de manière précise l’imbrication entre culture, végétation et pratiques sociales. Ses recherches montrent que les usages de l’espace, les cycles agricoles, les rituels et les règles sociales sont étroitement liés à la gestion du milieu naturel.
Chez les Bassari, la végétation n’a jamais été un décor écologique. Elle structure les pratiques agricoles, les rites d’initiation et les formes d’organisation sociale. La préservation de certains espaces forestiers répond autant à des impératifs symboliques qu’à des nécessités écologiques. Ces systèmes culturels fonctionnent ainsi comme des mécanismes de régulation des pressions exercées sur les écosystèmes.
Cette articulation entre pratiques sociales et gestion du vivant révèle une connaissance empirique approfondie des milieux, construite dans la durée et adaptée aux contraintes écologiques locales.
Mythes, animaux et cosmologies africaines
Les mythes occupent une place centrale dans les cosmologies africaines. Les travaux de Marcel Griaule montrent que les animaux y jouent un rôle fondamental, non seulement comme êtres vivants, mais comme médiateurs symboliques entre les humains, la nature et le monde invisible.
Dans ces cosmologies, les animaux ne sont pas réduits à leur fonction alimentaire ou économique. Ils participent à l’ordre du monde, incarnent des valeurs, des interdits et des enseignements moraux. Cette centralité symbolique contribue à encadrer les pratiques humaines et à limiter certaines formes de prédation.
Loin d’être des récits détachés de la réalité écologique, ces mythes participent à la construction de comportements respectueux du vivant et à la transmission de normes de conservation.
Les totems et les tabous écologiques constituent des dispositifs sociaux efficaces de protection du vivant. L’interdiction de chasser, de consommer ou de détruire certaines espèces associées à un lignage ou à un groupe social instaure une régulation durable des usages.
Ces normes, bien que non codifiées juridiquement, reposent sur une forte légitimité sociale et culturelle. Elles sont transmises par les récits, les généalogies et les pratiques rituelles, assurant ainsi leur pérennité. Plusieurs études montrent que ces mécanismes peuvent se révéler plus efficaces que des réglementations environnementales exogènes, lorsqu’elles ne sont pas socialement appropriées.
Actualité politique et écologique des savoirs endogènes
La reconnaissance des savoirs endogènes dans les politiques publiques environnementales demeure limitée. Souvent relégués au rang de traditions culturelles, ces savoirs sont rarement intégrés comme des ressources cognitives à part entière dans la gouvernance environnementale.
Il serait toutefois réducteur de les idéaliser. Leur actualisation nécessite une analyse critique, tenant compte des transformations sociales, économiques et démographiques contemporaines. L’enjeu réside dans leur articulation avec les cadres scientifiques et institutionnels modernes, dans une logique de complémentarité plutôt que de substitution.
Penser le vivant dans sa totalité implique une remise en question des cadres analytiques dominants et une réévaluation des savoirs endogènes comme ressources contemporaines. Loin de relever d’un romantisme culturel ou d’un retour au passé, cette démarche s’inscrit dans une perspective critique visant à reconstruire des relations durables entre sociétés humaines et écosystèmes.
Au Sénégal, les conceptions relationnelles du vivant, les dispositifs symboliques de protection et les pratiques sociales héritées constituent des fondements solides pour une écologie enracinée, socialement située et écologiquement pertinente. Leur reconnaissance pleine et entière apparaît aujourd’hui comme une condition essentielle pour penser des politiques environnementales à la hauteur des défis contemporains.
Alexandre Guibert Lette, journaliste, spécialiste campagne et plaidoyer climat, militant écologiste et fondateur de Teranga Lab, la fabrique citoyenne et écologique.
Bibliographie indicative
● Descola, P. (2005). Par-delà nature et culture. Gallimard.
● Latour, B. (1991). Nous n’avons jamais été modernes. La Découverte.
● Sinthumule, N. I. (2023). Traditional Ecological Knowledge and biodiversity conservation.
● Gessain, M. Travaux anthropologiques sur les Bassari du Sénégal.
● Griaule, M. Travaux sur les mythes africains.



